"MOI AUSSI JE DESCENDS DU SINGE,"
-
Par Jean Philippe Tizon
Ces temps derniers, une espèce d’hominidé consumériste de vérités premières, « l’homo lepenus », vient de découvrir avec délectation la corrélation pouvant exister entre le singe et l’être humain. Cette branche un brin bornée de l’homo sapiens (l’homme qui pense) imagine avoir mis le doigt sur une découverte « anthropologique » incontournable permettant de consolider son a priori idéologique et racial.
L’approche se veut certes brouillonne, malodorante, mais à la décharge de ces hominidés, notre République, lorsqu’elle se prétendait Empire, a pratiqué l’empirisme scientifique de la pire espèce afin de justifier la domination coloniale. Conclusion évidente : l’homme blanc est supérieur aux autres races humaines. Cette supériorité permet alors d’asservir naturellement, en toute bonne conscience, les peuples dits inférieurs.
Il en allait ainsi avec les dérives de la morphopsychologie voire de l’anthropologie de l’époque. L’exposition coloniale de 1906 avec ses « zoo humains » ou celle de 1931 contribuent dans l’inconscient populaire à cette croyance de la suprématie blanche. Poussée dans son retranchement, cette logique conduira au nazisme et aux fascismes.
Aujourd’hui, la République n’a toujours pas mené son autocritique sur son passé colonial et l’influence de ce dernier sur les représentations encore existantes dans un certain inconscient collectif. Inconscient stimulé avec doigté par le Front national, d’autres formations d’extrême droite et l’apathie intellectuelle d’une certaine gauche. Il ne s’agit pas de s’auto flageller –nous sommes héritiers et non responsables d’un passé- mais de reconnaître tout simplement que « nos » actes, souvent criminogènes, étaient loin d’être compatibles avec notre devise fièrement affichée au fronton de nos mairies, écoles et parfois Eglises : Liberté-Egalité-Fraternité. Nous devons apporter à ces peuples notre demande de pardon.
Le regard négatif du petit blanc sur le « noir », « l’arabe », « l’asiatique », le « juif », le « musulman » l’autre différent, puise à la fois dans cet héritage et dans un sentiment de frustrations diverses dues pour partie aux crises économiques, de sens et d’identité que notre nation, parmi d’autres, traverse. Ces frustrations mettent à mal un sentiment diffus de domination. Si le rejet appelle le rejet, il - demeure étonnant de constater de la part de nos frères de couleurs des comportements plutôt retenus même si quelques uns, parmi les plus jeunes, se laissent entraîner par des sirènes peu louables. Il existe aujourd’hui, entretenu par des forces de haine, un mélange détonant qui ne demande qu’à exploser. Le bon sens républicain demanderait d’aller à la rencontre de l’autre dans un respect mutuel avant qu’une main politicienne n’enclenche le détonateur à des « faims » électorales définitives et peu glorieuses.
Bien au contraire, le pardon ne revient pas à se mettre à genou. Sur le plan spirituel et/ou philosophique le pardon revient à se libérer et à libérer l’autre d’une faute commise par soi ou par un « nous » sociétal.
Dieu, pour les croyants, a créé l’être humain à son image. Renier un individu à cause de ses origines, de sa couleur de peau revient à renier l’humanité voulue par Dieu. Cette volonté divine s’exprime chez les chrétiens dans un onzième commandement défini par le Christ : « aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés». Ceux, juifs, chrétiens, musulmans, athées qui se cachent derrière la religion/ laïcité pour jeter l’anathème et justifier leur choix politique haineux se trompent et trompent lourdement leur entourage..
Après un tel déroulement, la parenté avec le cousin grimpant aux arbres s’éloigne des préoccupations premières de ce papier. Cela va être violent : L’Homme descend du singe. Il partage 99% des gènes avec le bonobo singe anthropomorphe. La théorie de l’évolution des espèces discernée par Jean Baptiste Lamarck (1) et démontrée par Charles Darwin demeure incontestable. Depuis, la génétique étaye, affine le raisonnement de l’évolution. La corrélation singe/hominidé s’en trouve renforcée. L’idée que tous les êtres humains soient issus sinon de « Lucy » (2) mais d’un même bassin de vie, l’Afrique, où le « singe » devient « homme » demeure plus qu’une probabilité.
Paradoxalement, ceux contestant le darwinisme scientifique qui les rend « frères » de leurs voisins algériens, sénégalais ou bretons pratiquent un darwinisme social (3) au nom de la sélection naturelle et de la loi du plus fort.
Quoi qu’il en soit, les esprits un brin chagrin des militants lepénistes ou assimilés vont se confronter de fait à une révolution copernicienne vieille de deux siècles. Tout comme moi, tout comme Mme Taubira qu’ils ont désignée -parce qu’elle est noire- ils descendent du singe. Ne leur en déplaise Marine Le Pen possède également ce lien de cousinage avec le bonobo. Quelle découverte ! Les voilà bleus, d’un bleu marine cela va sans dire mais avec cet éclairage un bleu un peu plus républicain et moins banane (4). Du moins nous l’espérons…
****************
Pour aller plus loin :
- « Je pourrais prouver que ce n'est point la forme du corps, soit de ses parties, qui donne lieu aux habitudes, à la manière de vivre des animaux ; mais que ce sont au contraire les habitudes, la manière de vivre et toutes les circonstances influentes qui ont avec le temps constitué la forme des animaux"
Jean Baptiste Lamarck «
Discours Inaugural de 1800 au Muséum National d'Histoire Naturelle.
"Darwin dans l’histoire de la pensée biologique »,2008, edit Ellipse, par Denis Bulcan.
- « Le genou de Lucy : l'histoire de l'homme et l'histoire de son histoire », 1999, Odile Jacob, par Yves Coppens
« Les origines de l'homme : réalité, mythe, mode (ouvrage collectif », 2001, Artcom', dir Yves Coppens
- « Et l’Homme dans tout ça ? Plaidoyer pour un humanisme moderne », Pocket, Nil edition, 2004, par Axel Kahn.
- Pour se détendre tout en découvrant une vision critique et risible de nos sociétés à lire et à relire
« Et le singe devint con »,EditLivre de poche, par François Cavanna
