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Le bonheur selon Jean-Luc Mélenchon

Nous publions in extenso, l’entretien donné par  le leader du Front de gauche à la revue « Témoignage Chrétien » (TC n° 3546 13 septembre 2013). Une vision personnelle, philosophique voire anthropologique du bonheur qui ne laisse pas indifférent. « La notion de bonheur est donc difficile à imaginer en dehors de l’avènement de la singularité individuelle, qu’il ne faut pas confondre avec l’égoïsme. »
 
Le bonheur selon Jean-Luc Mélenchon
POINT DE VUE - Jean-Luc Mélenchon, leader du Front de gauche, est un des rares politiques à évoquer le bonheur dans ses discours. Pour TC, il évoque son idée du bonheur, notamment en politique.
« Quand je parle du bonheur, je parle toujours des « bonheurs simples ». Je n’imagine pas que le bonheur soit autre chose que ce qui se joue dans les relations simples, élémentaires, que nous avons avec les autres. Mais ce n’est pas spontané.

On peut ressentir un sentiment d’harmonie avec soi-même, avec les autres, et ne pas savoir que c’est le bonheur. Il faut pouvoir le nommer pour pouvoir le ressentir réellement. Notre conscience des choses passe par la capacité de les nommer. Moi j’éprouve un sentiment de bien-être et d’harmonie quand, le crayon à la main, le trait vient comme je l’ai observé, comme je l’ai senti.

Mais comment le bonheur entre-t-il en politique ? Ce n’est certainement pas à l’État de faire le bonheur des gens ! Mais l’État peut empêcher leur malheur, leur donner les moyens d’acquérir sans entrave ces petites parts du bonheur simple. Après, chacun se débrouille. Cela met en question le cœur de chacun, son aptitude à aimer.

L’aptitude à être heureux est aussi le résultat d’une éducation : on saura être d’autant plus heureux qu’on aura été préparé à l’être. Dès lors, le rôle de l’État et de la politique va être de permettre cette double émancipation qui permet le bonheur. Émancipation culturelle contre les frontières personnelles de l’ignorance, de la peur, de l’amertume, de la rancœur. Et émancipation sociale contre les servitudes et les chaînes qui entravent vos aptitudes.

Bonheurs résiduels

Bien sûr, on peut être très pauvre, encerclé par toutes sortes de misères et être néanmoins apte au bonheur, réussir à en goûter de petites parcelles : l’amour des siens, de ses enfants, de ses parents ou de son conjoint.

Néanmoins, ces bonheurs résiduels ne suffisent pas à rendre la société quitte de ses devoirs. « Le but de la société est le bonheur commun », dit la Constitution de 1793. Pour élargir les voies d’accès au bonheur, il est nécessaire de faire tomber les chaînes. Mais on voit qu’il faut distinguer le bonheur, en tant que ressenti, des conditions sociales de l’accès au bonheur.

Le bonheur n’est pas décrit par les conditions matérielles qui le rendent possible : on pourrait ainsi avoir une société libérée parfaitement égalitaire, mais telle ou telle personne s’y trouverait encore infiniment malheureuse. C’est affaire d’aptitude du cœur et de sa préparation culturelle : c’est ce qui fait la différence. Là, pour le coup, vous me faites parler comme un curé !

L’émergence du sujet autonome

En tout cas, ce n’est pas un hasard que l’idée de bonheur apparaisse dans la Constitution de 1793 avec l’émergence politique progressive du sujet autonome. C’est la grande conquête des Lumières. L’individu apparaît comme le centre et le sujet de l’Histoire.

Il me semble qu’on n’est pas assez attentifs aux aspects liés aux libertés civiles du début de la grande Révolution. À ce moment, ont été rendues réversibles des relations qui, jusque-là, avaient toujours été inscrites dans l’immuable du religieux, comme par exemple avec l’institution du divorce… La notion de bonheur est donc difficile à imaginer en dehors de l’avènement de la singularité individuelle, qu’il ne faut pas confondre avec l’égoïsme.

Nous allons vers un nouvel âge du bonheur individuel. Je crois que notre présent est le moment d’une série de bifurcations anthropologiques. Les êtres humains que nous sommes n’ont jamais été dans une telle situation à aucun autre moment de l’histoire. D’abord parce que nous sommes sept milliards. Quand je suis né, on était deux milliards. L’humanité a triplé en bien moins d’un siècle. À chaque fois que l’humanité double, elle se modifie radicalement.

Le premier doublement a donné l’âge du feu, le deuxième doublement, l’âge du bronze, et ainsi de suite… Comme l’expansion humaine sur les terres émergées est terminée, nous allons entrer sur les 71 % d’espace disponible sur la planète qui est la mer. Une tout autre histoire de l’humanité commence à s’écrire.

Une nouvelle humanité

Mais, avant même de considérer ce mouvement si fondamental, il faut considérer les autres aspects de la relation des êtres les uns aux autres. Il n’y a jamais eu autant de gens alphabétisés, c’est-à-dire émancipés de la tradition orale : 80 % de la population mondiale !

Les êtres humains n’ont jamais été autant interconnectés, notamment avec l’internet. 2,5 milliards de personnes y sont présentes. Cela ne veut pas dire qu’elles se parlent toutes entre elles, mais cela veut dire qu’elles ont la capacité de se rencontrer, ce qui était inenvisageable il y a seulement une génération.

Un autre fait décisif est l’urbanisation radicale de la planète. Et, contrairement à la croyance commune, ces évolutions ne nous uniformisent pas du tout ! Car plus la relation est dense, plus la singularité ontologique est forte. Plus vous êtes l’ayant-droit d’un nombre croissant de guichets, plus vous êtes obligé de vous définir vous-même en tant que personne.

On ne peut pas se contenter d’aller au guichet unique qu’était la cabane du sorcier pour trouver la réponse globale à son problème ! Vous devez aller au guichet de la sécu, de la poste, de la police, de la mairie. Mourir est une affaire sociale, naître aussi. C’est la raison pour laquelle j’ai formulé l’idée d’un personnalisme républicain, distinct du personnalisme communautaire d’Emmanuel Mounier. Je crois que la société civique peut être le lieu de la personnalisation, alors que Mounier le trouvait dans la communauté.

Une modification radicale

Autre bifurcation avec l’accès de 60 % des femmes à la contraception. Ce qui était autrefois une aptitude biologique, et s’imposait comme un destin social, est désormais une simple option possible.

C’est une modification radicale de la condition humaine. Avant, on s’aimait, et des enfants naissaient, qu’on le veuille ou non. On n’avait pas le choix. Cette modification, personne n’y est préparé.

De la même manière, l’allongement de la vie confronte les êtres à des existences sans modèle. J’ai 62 ans, je suis en parfaite forme physique, intellectuelle, qu’est-ce que je fais ? Il n’y a jamais eu d’homme de 62 ans dans ma famille, dans mon état. Et on commence à parler de l’homme bionique, à cette capacité de remplacer tous nos organes. Mais pour quoi faire ? On va être confronté à cette question : à quoi bon vivre ? Ou, dit autrement : quel bonheur faut-il attendre de la vie ?

La question du sens

Voici donc le processus général : plus nous sommes nombreux, plus nous sommes socialisés, plus nous sommes interconnectés, moins nous sommes uniformes, plus nous sommes singuliers, et plus nous sommes confrontés à toutes les questions de la singularité, à l’élévation permanente du niveau de l’exigence de sens vis-à-vis de soi-même.

Même si vous n’êtes pas d’accord, vous n’y échapperez pas. Vous serez obligé de vous poser la question du sens, non pas de la vie en général, mais de votre vie en particulier. Or le sens de la vie se découvre quand la question est posée à soi-même, pas aux autres, dans la généralité des catégories politiques. C’est cela le début de la morale inquiète propre à la condition humaine. Sinon, quoi ? La vérité révélée ? »



Propos recueillis par Marc Endeweld et Christine Pedotti.
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Notes de OSV :
Ontologie : (philosophie) étude de l'être en tant qu'être, sans tenir compte de ses déterminations particulières. Par extension, la preuve ontologique de l'existence de Dieu, théorie de saint Anselme, considère que la perfection de Dieu est la preuve de son existence.
Emmanuel Mounier : Intellectuel, fondateur entre autre de la Revue Esprit, chef de file du courant personnaliste. Le personnalisme, (ou personnalisme communautaire), est un courant recherchant une troisième voie humaniste entre le capitalisme libéral et le marxisme. Le personnalisme « post-mounier » est une philosophie éthique dont la valeur fondamentale est le respect de la personne
Pour aller plus loin:
A lire : Révolution personnaliste et communautaire, Emmanuel Mounier
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