ET SI NOUS OSIONS ACCUEILLIR L'AUTRE
-
DANS LE RESPECT DE SES DIFFÉRENCES ?
Par Jean Philippe Tizon.
Nous le savons tous, nous vivons dans un monde bizarroïde, digne du magicien d'Oz. Les mots n'ont plus de sens, les couleurs non plus d'ailleurs. La lucarne nous dit « socialiste », l'Echo répond coffre en Suisse et à Singapour, elle nous dit rose et nous voyons bleu, elle nous dit bleu et c'est du bleu. Bleue de coups, par contre, est l'âme de nombre de militants roses, rouges et verts. Un début d'arc-en-ciel assombri par des épines bleues pâles, ne sentant pas la rose.
Le peuple noir de colère, ne croit plus en personne. Mais que lui demande-t-on au peuple de croire ou d'agir avec réflexion ?
Pendant ce temps, les fonds bleus marines de l'âme attendent patiemment leur tour distillant, mine de rien, leur poison dans les consciences en déroute.
Quand les commis de la République, grand ou petits, tapent dans la caisse et / ou s'assoient sur les valeurs de la démocratie pour défendre leur unique intérêt, nous pouvons dire sans nous tromper que la République se meurt. Elle se meurt dans les faits, elle se meurt dans les pratiques.
La peur se distille dans les esprits. La peur de l'autre, différent de nous, s'installe. Elle prend quartier dans un hameau, un village, une ville. Puis s'organise pour dénoncer l'intrus. Cet intrus le plus souvent occupe, à partir d'une représentation sociale partagée, un statut social « inférieur » à soi. En période de crises, pour cause d'absence de conscience politique claire, la volonté d’asseoir une emprise sur les « puissants » se transforme en exclusion des plus « impuissants ».
Dans cet inconscient partagé, l'autre plus pauvre est coupable. Au début du 20e, les migrants italiens, polonais, espagnols portèrent le fardeau. Puis s'en suivit des juifs et des tziganes jusqu'à l'horreur. A la fin des guerres coloniales, « l'Arabe » devient le bouc émissaire. Depuis, à ces derniers s'ajoutent dorénavant pêle-mêle les gitans, les roms, les sans-papiers, les homosexuels, les « mal-pensants », les handicapés (es) etc. Bizarre, l'Histoire bafouille de nouveau.
De nombreux français, de toutes origines, ont perdu la boussole et par conséquent le chemin à suivre pour tendre vers l'idéal républicain, vers l'idéal de la Fraternité.
La plupart ne se veulent pas de mauvaises gens, loin s'en faut. Ils expriment ainsi leurs craintes parfois fondées, leur ras-le bol.
Dans une situation complexe, la tension du rejet -donc la peur- de l'autre se retrouve aussi chez ceux que nous fustigeons.
La peur mutuelle renvoie à la crainte mutuelle et elle-même peut renvoyer à la haine mutuelle.
Le rôle d'un élu républicain ne peut se cantonner à un rôle passif en expliquant, comme une fatalité, son obligation par la loi d'installer par exemple une aire de repos pour les gens du voyage. Aire qui serait cachée de la vue par des...arbres. En poussant le trait, chacun serait en droit de lui demander de ce qu'il adviendra de l'odeur ?(1)
Il ne peut, non plus, jouer sur la peur des gens par souci électoraliste.
Dans les deux cas, en développant le sentiment « d'impuissance » ou en jouant sur les frilosité des bonnes gens, ce n'est pas Mozart que nous assassinons mais l'Esprit de la République.
Par nous, il ne s 'agit plus de ministres véreux, d'anciens Présidents mis en examen, mais bien de citoyens quidams sur lesquels reposent les fondements de la démocratie et de la nation.
Le premier véritable acte d'un élu de la République consiste à favoriser la rencontre avec l'autre. Le travail d'un médiateur peut s'avérer nécessaire parce qu'il n'est pas toujours facile de dépasser ses craintes culturelles vis à vis d'un alter égo, quel qu'il soit.
Le deuxième acte consiste à construire l'échange culturel, à repérer les habitus afin de construire petit à petit une confiance réciproque.
De telles approches demandent beaucoup de volonté politique mais aussi la mise en place d'une instance régulière de concertation.
Au lieu de continuer de vivre dans la crainte de l'autre, de rester enfermé dans des phobies, si nous osions chacun aller vers l'autre ? Vivre en arc-en ciel de couleurs de peaux, de culture, d'idées semble plus plaisant que de cultiver dans les bas fonds bleus marines la noirceur de l'âme. Il paraît que c'est le premier pas qui coûte.
1) Allusion au discours d'un certain Jacques Chirac le 19 juin 1991, connu comme le Discours d'Orléans. Une vingtaine d'années plus tôt le sociologue Edgar Morin démontait le mécanisme de « la rumeur d'Orléans » à propos de la disparition -fictive- de jeunes femmes dans les magasins dont les propriétaires étaient de confession juive. Une autre histoire d'odeurs et de couleurs.
