LA DELATION : LE POISON DE L'ESPRIT DE LA REPUBLIQUE
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Par Catherine Tizon
Mais qu’a donc Dame France ? Ses enfants perdent l’esprit, ils perdent la mémoire, ils se bafouent, ils se trahissent…
On l’a connue tour à tour, meurtrie puis révoltée, empreinte d’une envie de liberté, enivrée par une soif d’égalité. Puis elle a, de nouveau été blessée, profondément, de ces plaies qui ne cicatrisent jamais, qu’on garde en mémoire, qui vous étreignent de douleur, qui vous arrachent encore parfois des larmes.
Aujourd’hui, dans sa très grande maturité, elle croyait en avoir fini avec les périodes tragiques. Elle était sûre que jamais, au grand jamais, elle ne devrait faire face à nouveau à la folie de ses propres enfants. Pourtant, un beau matin, elle s’est réveillée meurtrie. Le spectacle qui s’offrait à elle était désolant : quel est donc cet enfant qui s’agite, gesticule, menace et règne en maître sur la famille ?
Elle a pourtant pris soin de leur inculquer, à chacun, quelques principes qu’elle croyait justes : Liberté, Egalité et Fraternité. Un triptyque acquis dans la lutte, la violence, parfois la mort. Elle a chanté sur tous les tons mais le temps des cerises s’en est allé, elle a bercé ses enfants dans l’amour mais elle ne voit plus ce sentiment dans leurs yeux, elle leur a appris à vivre debout mais ils sont courbés et soumis devant le maître.
Le petit agité, et quelques uns de ses frères, appellent à la délation. Dénoncez cet enfant étranger qui fréquente l’école de la république, dénoncez cette cliente qui n’a pas de papier pour accéder à son compte bancaire, dénoncez cet usager qui était venu, crédule, s’inscrire pour travailler, dénoncez ce collègue pour obtenir une petite prime qui fondra comme neige au soleil, dénoncez ce voisin dont on ne sait rien mais qui a sûrement quelque chose à cacher, dénoncez cette amie qui aura osé dire ce qu’il ne fallait pas affirmer au risque de la soumettre au jeu de l’intimidation, voir de la menace.
Il y a moins d’un siècle, Dame France avait déjà perdu bon nombre de ses enfants, juifs pour certains, tziganes pour d’autres, communistes pour une partie, résistants pour la plupart. Son ami, le pasteur luthérien, Heinrich NIEMÖLLER, avait souffert avec elle, enfermé à Schsenhaussen puis à Dachau pour avoir incité 6000 pasteurs à appliquer les principes bibliques, désobéissant ainsi à un autre petit agité qui régnait en maître sur Dame Germanie, famille de notre bon pasteur. Ses mots résonnent encore, plus sourds que jamais.
« Lorsqu'ils sont venus chercher les communistes
Je me suis tu, je n'étais pas communiste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les syndicalistes
Je me suis tu, je n'étais pas syndicaliste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les juifs
Je me suis tu, je n'étais pas juif (...)
Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester. »
Alors, la délation, il la connaît. Il sait qu’elle peut venir de n’importe où et de n'importe qui. Un « n'importe qui » pour lequel on a de l’estime, de l’admiration et parfois de la compassion. Terrible constat , de la nature humaine ! Cette personne proche a le temps, en quelques minutes, de tromper la vigilance et surtout la confiance d’un des enfants de Dame France afin de se valoriser par la nuisance, la destruction, la trahison.
Pourtant, ce délateur sait bien que le bénéfice qu’il tirera de cet acte de lâcheté ne sera qu’éphémère, aussi éphémère que son maître à penser. L’obscur l’a emporté, le mal domine, la haine viendra bientôt.
Dame France s’est revêtue de noir. Elle pleure ses enfants perdus, elle pleure déjà les enfants qu’elle perdra de nouveau pour les mêmes raisons aveugles. Elle voit ses enfants marcher tête baissée, comme pour mieux se fondre dans la masse, pour ne pas croiser les regards interrogateurs, pour ne pas rougir de honte pour tous ces actes manqués.
Mais au plus profond de son cœur, elle chantonne quelques paroles :
« J'aimerai toujours le temps des cerises
C'est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte !
Et Dame Fortune, en m'étant offerte
Ne pourra jamais calmer ma douleur...
J'aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au cœur ! »
Le fredonnement de Dame France s’amplifie. En ce temps qui précède le 14 juillet, synonyme s’il en est de « liberté », elle repense à ce passage de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi. »
Dame France est âgée, mais l’espérance ne l’a jamais quittée, elle continuera de se battre pour sa liberté. Elle demeure la mémoire de ses enfants et porte les stigmates de leur histoire. Elle entend vivre encore longtemps au rythme de ces trois mots « Liberté, Egalité, Fraternité ».
Malgré ses sanglots, Dame France continuera de chanter la LIBERTE !
