" La Femme adultère " (Jean 8'1-11)
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OU QUAND LE CHRIST DEPASSE LES …NORMES
Par Jean Philippe TIZON
Membre de l’Action Catholique Ouvrière
Il y a quelques jours l’humanité fêtait le jour des droits de la femme. Un jour sur 365. Le hasard des calendriers fait que dimanche 17 mars en plein Carême les chrétiens ont été interpellés par ce chapitre de « la femme adultère » de l’évangile de Jean. Quelle heureuse coïncidence pour un cercle de croyants (es) pour réfléchir à la portée de ce chapitre et de le mettre en relief avec notre monde contemporain. Une réflexion qui intéresse aussi les non croyants.
Avec ce chapitre 8 de Jean sur la femme adultère, nous touchons du bout du doigt ce que nous appelons souvent la « radicalité évangélique ». Ce passage souligne aussi une révolution « copernicienne » dans le mode d’interprétation des textes. En effet, l'herméneutique de la pensée et des rites traditionnels juifs de l'époque se retrouvent profondément modifiées par la perception qu'en donne le Christ.
St Jean met en exergue ici la métamorphose théologique en cours entre une application littérale des lois mosaïques et une volonté de tendre vers l'esprit des lois. Volonté d'autant plus affirmée que le hiatus se joue aussi entre une élite masculine instruite enfermée sur son « bon droit » et ceux souffrant d'une pauvreté sociale et / ou spirituelle parmi lesquelles la société de l'époque situait les femmes et notamment la femme dite pécheresse.
Jésus contourne, fort habilement, une situation -que nous classifierions aujourd'hui de représentations sociales patriarcales du pouvoir- en renvoyant les auteurs de cette interpellation à leurs propres pratiques. Nous y reviendrons parce que 2000 ans plus tard, nous avons encore beaucoup de chemin à réaliser en la matière
« Entre contextualisation et interprétation»
Tout d'abord, il faut aborder le contexte du déroulement de ce passage pour en appréhender la substantifique moelle.
Cet événement se produit aux alentours de la fête juive des Tentes autrement dit la célébration de la sortie d’Egypte et de l’abandon de soi à Dieu.
Jésus est déjà recherché par les autorités juives de Judée. C'est donc avec une discrétion, somme toute relative, qu'il se rend à Jérusalem. Il s'y trouve pour annoncer qu'il est « l'envoyé » et porteur de « l'Eau Vive ».
A cela, s'ajoute une forte perception symbolique. En effet, ce chapitre de Jean présente quelques éléments troublants annonciateurs de la Passion. Il met en scène un parcours : le Mont des Oliviers au Temple, une femme « prostituée » que l'on pense, un peu vite selon la tradition catholique, être Marie Madeleine, le peuple et une élite religieuse.
Regardons de plus près le déroulement de la scène
Jésus descend du Mont des Oliviers et se rend au Temple. La foule vient à lui et il s'assoit alors pour l'enseigner. Il ne la harangue pas, il l’éveille. C'est à ce moment là, que des pharisiens et autres scribes viennent l'interrompre avec l'intention, dixit l'apôtre, de « le mettre à l'épreuve ». Des hommes d'influence conduisent devant Jésus une femme prise soi-disant en flagrant délit d'adultère. Ils interrogent ce dernier sur ce qu'il pense de la lapidation comme sanction. Sanction prévue par la loi de Moise. Ils entendent ouvertement le prendre en défaut de légitimité donc d'imposture.
L'attitude du Christ se veut alors pleine d'humilité. Il se baisse et trace des traits sur le sol comme le ferait machinalement tout individu réfléchissant sur un sujet. Puis, devant l'insistance de ses visiteurs, il se redresse et réplique d'une façon bien sentie : « que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette le premier la pierre ».
Devant des individus qui pour arriver à leur fin n'hésitent pas à mettre en danger une vie, Jésus ne rentre pas dans un long débat exégétique structuré. Par contre, au nom de l'esprit exégétique, il interpelle doublement chacun des interlocuteurs sur leur pratique. Il les interpelle comme porteurs de la loi mosaïque et comme hommes autrement dit individus sexués.
Pour qu'il y ait adultère, il faut au moins deux acteurs, une femme et un homme. La société de l'époque présente la femme au jugement mais pas l'homme. Par conséquent en toute justice, il aurait fallu également proposer de lapider le mâle. De plus, la probabilité que les accusateurs aient été les bénéficiaires occasionnels des charmes de la dame n'est pas non plus à écarter.
Il va de soi, dans une société patriarcale que la femme reste par nature pécheresse et l'homme, quoi qu'il fasse, une victime. Nous pourrions remonter ainsi jusqu'à Adam. Une interprétation étroite des textes bibliques pourrait confirmer cet état.
En fait, Une telle approche pourrait être recevable si nous les hommes manquions de libre arbitre, si nous ne détenions pas l'ensemble des pouvoirs et par conséquent les rapports de dominations qui s'en suivent.
« Entre chosification et discrimination »
2000 ans plus tard, combiné à notre société consumériste et de communication à tout vent, les curseurs ont un peu bougé. Néanmoins, la femme occidentale comme orientale demeure l'objet de la domination et de la fantasmagorie masculine. D'un côté on la dénude au nom d'une pseudo liberté des mœurs et de l'autre on la bâche parce qu'elle peut être source de tentation. Lui avons-nous, dans chaque cas, demandé son avis ? Quoi qu'il en soit, elle demeure un objet marchand soit indirect via les magazines suggestifs, des émissions télévisuelles, les tenues vestimentaires, soit directe par phénomène de prostitution affirmée ou détournée.
Pour le plus grand nombre de femmes, la discrimination demeure le lot quotidien. A qualification égale, elles demeurent moins payées. Pour les promotions, elles restent les laissées pour compte. Le travail partiel n'est pas choisi. Ce sont elles qui subissent le plus les pressions par harcèlement moral voire par harcèlement sexuel interposés. Au plan familial, elle souffre de l’implosion des familles mises sous pression par l’environnement économique et sociétal. Conséquence une floraison de Mères ou pères célibataires, de x remariages ou recompositions des familles. Comme pour l’être adultère, nous n’avons pas à juger mais à interroger les fondements de la société qui permettent une telle implosion.
Revers de la médaille sociétale ; pour atteindre quelques fonctions expliquent certaines d’entres elles : « la femme pour réussir doit se comporter comme un homme », y compris en terme de domination sentimentale.
Quel est donc ce système culturel qui entend soumettre la moitié de l'humanité à l'autre moitié et si possible en gagnant de l'argent et du pouvoir ?
« Le Christ dépasse les préjugés»
La réplique de Jésus à ses visiteurs garde donc sa pleine valeur contemporaine. Elle interpelle l'ensemble des humains (hommes et femmes) et en particulier les hommes de foi ou de pouvoir sur le décalage entre un discours et leurs pratiques humaines. Décalage qui peut provenir d'une interprétation étroite des textes. Il le fait sans juger, sans condamner mais il renvoie les hommes et la femme à leur propre conscience, à leur propre pratique, à leurs propres péchés. Sans voix, les premiers, s'en vont, les uns après les autres, quant à la femme, il lui précise plus clairement, parce qu’à ses yeux elle n'est pas impure, « moi non plus, je ne te condamne pas. Va désormais ne pèche plus ».
Nous assistons à une mise en pratique concrète du onzième commandement « aimez-vous les uns les autres ». Facile à dire plus difficile à réaliser pour nous simples êtres.
Avec le sens du Pardon, de l'Amour de son prochain, pour Jésus, au contraire de nos sociétés, rien n'est définitivement figé. Le paralytique marche, l'aveugle voit, le fou retrouve la raison et la pécheresse devient disciple voire apôtre. Une tradition catholique veut que Marie Magdala ou Madeleine soit la femme adultère chez Jean, la femme libérée de sept démons chez Luc, la prostituée du repas chez Simon (Luc 7, 36-50) et la femme qui oint la tête de Jésus (Matthieu 26, 6-13 et Marc 14, 3-9.)
Cette femme multiple est un symbole du rejet de tous celles et ceux qui ne rentrent pas dans nos normes dominantes. Normes que nous ne réinterrogeons plus (1). Pourtant, le Christ les dépasse en les réinterrogeant comme il le fera avec les représentations juives sur les samaritains et avec l’épisode de la samaritaine en particulier. Marie Magdeleine de son côté nous montre son Amour infaillible, elle se retrouve au pied de la Croix avec Marie mère de Jésus et sera la première à découvrir le tombeau vide.
Le message christique se veut simple : Tout pécheur ou pécheresse n'est pas appelé à rester figé définitivement dans le rôle que la société bien pensante -et donc d’autres pécheurs-, a tord ou à raison, lui ont donné.
Bien au contraire par l'Amour, l’écoute, le Pardon nous pouvons nous remettre en question, mettre en question notre regard et permettre la mise en route de bien des humains sur le chemin de la fraternité christique. Être chrétien n'est-ce pas d'abord essayer de vivre au quotidien cette radicalité des Evangiles portés par Jésus et prendre le risque de mettre à nu notre humanité en dépassant bien des vérités ?
Ce n’est la pierre que nous devons lancer mais bien la main que nous devons tendre.
»
1) Nombre de sociologues, de philosophes ont étudié le phénomène. Une telle approche de non remise en question tend vers un idéologisme que nous pourrions nommer de « véritisme
