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PETITE MUSIQUE D’UN RACISME ORDINAIRE.

Internet : le saxophone de xénophobe.

 

 

Je suis là, face à toi, page blanche, que j’aimerais bien noircir. J’aimerais déposer sur toi, immaculée, des lettres, des mots, des émotions. J’aimerais partager avec toi, secrète et souveraine, ces détresses de tant de haines, de tant de violences, de tant de rancunes. Jusqu’où ira, à nouveau, l’ignorance et la stupidité de l’Homme ?   Sommes-nous donc sans cesse appelés à travailler les uns contre les autres ? Serons-nous donc amenés à commettre, une nouvelle fois, l’irréparable ?

 

Ce message reçu par ma messagerie électronique se voulait un message amical. De ces chaînes que l’on transmet à l’ensemble de nos contacts, de ces jeux auxquels on ne réfléchit pas trop, de ces choses semble-t-il anodines qui conduisent à l’inavouable.

 

L’introduction : « tu te souviens de cette France ? » Paysages idylliques et monuments historiques me rappellent un pays que j’aime et dans lequel je vis. Les images de mes dernières vacances me reviennent à l’esprit. La fougue de l’océan qui a souvent précipité mes pas, le vent côtier qui chassait mes angoisses, en un mot : la vie. Mais pour moi, ce ne sont pas que des souvenirs, c’est aujourd’hui et demain à la fois. Oui, mon pays se conjugue au présent.

 

De quoi ce diaporama veut-il me convaincre à travers cette phrase « Vois ce qu’elle est devenue ». Ces mots, à eux seuls, portent toutes les inquiétudes, toutes les craintes de ce que je vais bientôt découvrir sur mon écran. Je suis figée par toutes ces scènes qui défilent sans discontinuer. Des images de violences, de terreur. Des échauffourées, des agressions physiques, des émeutes, des zones de non droit où les représentants de l’ordre public sont tabassés, des voitures incendiées, du sang, de la fumée… une vision d’apocalypse !

 

Il n’est nul besoin d’analyser les images pour se rendre compte qu’elles se focalisent sur une population bien précise. Les visages en gros plan sont choisis avec soin, tous des enfants d’immigrés !

 

Je ne reconnais pas dans ces images mon petit voisin « Mous » dont le sourire et la spontanéité m’enchantent, pas plus que Karima avec son invincible volonté de femme. Je ne reconnais pas non plus ce jeune livreur toujours précédé par le son de sa musique orientale et dont le regard est une espérance à lui seul.

 

Ainsi, ce message voudrait me faire croire qu’ils sont dangereux, violents, inhumains.

 

Je ferme les yeux quelques secondes. Des images du film « La Rafle » me viennent soudain à l’esprit. La population de confession juive soudain stigmatisée, servant de bouc émissaire à une politique d’exclusion, une politique totalitaire et meurtrière. Une idéologie fasciste.

 

Aujourd’hui, ce sont les Roms, les maghrébins, les africains qui sont la cible de cette haine larvée. Ces gens là ne vivent pas comme nous ! Ils n’ont pas la même religion que nous ! Leur peau est parfois marquée d’un voile de cette lumière qui ne brille que « chez eux ».

 

Notre pays serait catholique ? Aujourd’hui, qui d’entre nous, en « bon français qui se respecte » peut et ose avouer sa foi ? Ceux qui le crient haut et fort ne doivent pas souvent entrer dans les églises le dimanche.

 

« Bien sûr, le français

n’est pas raciste ! Mais… »

 

Combien de candidatures finissent directement à la corbeille parce que le nom est à consonance un peu trop méditerranéenne ? Combien de regards réprobateurs dans la salle d’attente de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie ou de la Caisse d’Allocations Familiales où chacun est convaincu que son dossier avancera moins vite que « le leur » ? Combien de surnoms ou de blagues douteuses lancées à la cantonade (pour plaisanter bien sûr !) ? Combien de « je ne suis pas raciste, mais… » avons-nous entendu ici ou là ?

 

Alors, ce diaporama, c’est un pas de plus vers l’ignominie d’une stigmatisation raciale subreptice, mais bien présente dans notre société. Au-delà des thèses du Front National, il y a une forme de fascisme beaucoup plus dangereuse, celui que l’on vit inconsciemment au quotidien. Tel le fléau de l’alcoolisme ou de la drogue, il commence par de toutes petites choses auxquelles on s’habitue tant elles font partie de notre vie aujourd’hui. Puis, un jour, nous le savons, le nationalisme sous couvert de patriotisme prend le dessus et on devient collaborateur d’un pouvoir totalitaire et criminel.

 

« Le poids des mots, le choc des images… » Telle était la devise de Paris Match pour atteindre des taux de parution records. Peu importe les conséquences, peu importe les moyens, le but doit être atteint ! En termes de propagande raciste, il en est de même.

 

Dans ce diaporama aussi, du titre à la conclusion, l’art de la manipulation est de mise. Il atteint son paroxysme sous un petit air culpabilisant : « Que diras-tu à tes petits enfants lorsqu’ils te demanderont comment tu as pu laisser faire ? »

 

Sans nier ce qui se passe dans les banlieues des grandes villes, nous n’avons pas le droit de laisser banaliser ces actes de « racisme ordinaire » sous peine de mettre en danger nos enfants, nos amis. La haine appelle la haine, la violence appelle la violence.

 

La paix sociale ne peut pas être acquise, ici et ailleurs,  par l’élimination d’hommes, de femmes et d’enfants à cause de leur couleur de peau ou de leur religion. Sachons reconnaître la richesse d’une mixité sociale et raciale.

 

Je pense à toi D…, avec ta peau couleur d’ébène, qu’on est venu chercher à la sortie de l’école sous le regard incrédule de tes camarades pour te renvoyer dans un pays que tu n’avais pas choisi. Ton départ précipité a-t-il apporté plus de bonheur et de liberté dans le cœur des enfants de notre « cité » ? Tous les charters ont-ils permis le rétablissement d’une certaine justice pour tous les sans abri de notre pays ? Nous vous avons désignés coupables uniquement pour soigner les statistiques  des services de Monsieur Hortefeux.

A ce rythme là, demain, il se pourrait fort que nous soyons, à notre tour, coupables. Coupables de générosité, coupables d’envie de liberté, coupables de notre faim de justice. Coupables parce que le pouvoir l’aura décidé.

 

Allons-nous oser partager notre pays, notre ville avec des populations déplacées ? Allons-nous oser jouer la carte de l’intégration et du partage culturel ? Ou allons-nous laisser l’histoire se répéter ?

 

Ne portons-nous pas, chacun, une part de responsabilités notamment en acceptant le regroupement culturel, cultuel  et identitaire des populations sur des zones qui sont devenues aujourd’hui des ghettos sociaux et ethniques ? Ce phénomène ne pouvait que développer et amplifier un ethno-centrisme réciproque plus enclin à entraîner une instabilité civile qui pourrait conduire à des situations de violences dramatiques et à faire le lit d’une politique extrémiste qui serait néfaste pour tout le monde.

 

Te voilà, page blanche, un peu plus sombre, voilée par l’éclat opaque de l’encre. Ta couleur désormais est celle de l’espérance, mes mots d’un réalisme terrible se sont couchés comme apaisés et confiants. Jusqu’à quand ?

 

 

Catherine TIZON

 

 

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